L’aveu de Cahuzac et le désaveu d’une communication politique condescendante

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Ils ne l’ont pas tous compris : la vie démocratique a changé depuis quelques années avec l’apparition des nouveaux médias qui prospèrent sur Internet. La presse en ligne (comme mediapart, Rue89 ou Atlantico, dits « pure players ») ou les réseaux sociaux (je pense principalement à Twitter car c’est celui que fréquentent les journalistes) sont les têtes de ponts de la nouvelle médiatisation de masse de la vie politique, reléguant la télévision (et notamment ses émissions « d’infotainment* ») au second plan des supports par lesquels nos concitoyens s’informent.

De plus en plus largement, les informations sur l’actualité politique sont propagées par le web 2.0, plus réactif, plus interactif et plus ludique que la vieille « lucarne ». On peut instantanément partager avec son réseau un article de presse, un billet d’humeur, voire un éditorial de 140 caractères qu’on appelle un « tweet ». On peut mettre en ligne des enquêtes journalistiques plus approfondies, crédibilisées par l’ajout de divers documents probants, dont des supports audiovisuels tels que ceux qui ont été dévoilés dans l’affaire Bettencourt.

Ce que notre système politique, à droite et à gauche, n’a pas encore compris, c’est que nous sommes entrés dans l’ère de la transparence politique, ce qui représente un progrès démocratique, à première vue. Ce que nos élites politico-médiatiques n’ont pas totalement intégré, c’est que la démocratie s’enrichit de ces échanges spontanés et de ce partage de l’information politique, souvent contre le cours libéral ou social-démocrate comme on l’a vécu en 2005 à l’occasion du référendum sur la constitution européenne. Ce que trop de responsables politiques ne veulent pas voir, c’est que nous sommes tous « armés » d’appareils qui communiquent, enregistrent et diffusent instantanément des informations dans le Monde entier, ce qui peut bousculer l’ordre établi. Ce que nombre de dictatures en sursis ont subi ces dernières années, notamment de l’autre côté de la Méditerranée, c’est le pouvoir de l’image exportée sur « la toile » par des lambdas transformés en reporters courageux. La dérive de ce phénomène s’appelle l’égocratie.

En 2013, il faut avoir conscience que les informations publiques, qu’elles soient stratégiques ou qu’elles s’apparentent à de petits arrangements inavouables, ne peuvent plus être indéfiniment dissimulées à l’aide des grosses ficèles des « spin doctors* » de pacotille. Le fait de mentir, d’inventer, ou de nier en bloc, voire de dénier (ce qui relève de la psychiatrie) n’est plus tenable à moyen-long terme. La gauche de gouvernement vient d’en faire l’amère expérience avec, d’abord, les révélations de la presse indépendante, puis les aveux de Jérôme Cahuzac concernant la détention d’argent à l’étranger et sa soustraction au fisc.

cahuzacCet aveu, que l’ancien ministre a publié sur son blog, après quatre mois d’une stratégie de défense condescendante, caractérise selon moi le désaveu d’une méthode de communication politique néfaste pour la démocratie et méprisante pour les citoyen-ne-s : ceux qui croient encore que le pouvoir est toujours plus fort que les contre-pouvoirs, que la communication est un antidote à la triche et la malhonnêteté sont restés bloqués au XXème siècle. Sous son aspect médiatique, cet événement n’est que l’arbre qui cache la forêt…

L’un des effets de la médiatisation à outrance de la vie politique, c’est que la vérité immédiate est devenue une valeur suprême, tandis que la matière première de la politique est faite d’un alliage subtile entre l’information (le fait se savoir et faire-savoir) et le temps (dont la gestion de l’agenda politico-médiatique). Or, dans un contexte où chaque citoyen-ne est devenu un contre-pouvoir armé à la fois d’un bulletin de vote et d’un compte facebook, il est désormais vain de tenter de cacher des secrets, fussent-ils inviolables, tels les comptes bancaires suisses. D’autant que les adeptes du « fact-checking*» vérifient et recoupent le moindre chiffre annoncé à l’emporte-pièce ou le moindre fait d’arme un peu trop « gros », ce qui est rendu d’autant plus simple par la masse d’informations dont on dispose sur Internet.

Nous vivons une révolution démocratique. Comme toute révolution, elle a ses inconvénients et ses hoquets. Les nouveaux acteurs politiques ne sont pas en costume-cravate sur les marchés : ils sont des millions derrières leurs écrans à commenter, relayer, partager et, surtout, donner leur avis. Les nouveaux conseillers en communication politique ne travaillent pas chez Euro-RSCG ou à La Matrice : ils sont juste des milliers à effectuer un travail de fourmis pour les élus et leurs partis. C’est certes une description un peu simpliste, mais c’est une tendance qui ne s’inversera plus. Nos élus, nos décideurs politiques (et économiques) doivent maintenant en prendre pleinement conscience : dans la démocratie 2.0, tout finit par se savoir. Le journalisme d’investigation a de beaux jours devant lui… Espérons surtout que la démocratie y gagne, et que la prise de conscience ne se fasse pas au soir d’un nouveau « 21 avril ».

Infotainment : anglicisme, contraction de « information » et « entertainment » qui signifie « divertissement ». Ce terme caractérise les émissions de divertissement qui reçoivent des protagonistes politiques dans un mélange des genres de plus en plus douteux.
Fact-checking : anglicisme, méthode journalistique consistant à vérifier de manière factuelle et contradictoire toute affirmation politique.
Spin doctor : « To spin », en anglais, signifie « faire tourner ». ‘Spin’ fait donc allusion à l’« effet », comme celui que l’on donne à une balle de tennis (…). En imprimant une torsion aux faits ou aux informations pour les présenter sous un angle favorable, les spin doctors dirigent donc l’opinion en lui fournissant slogans, révélations et images susceptibles de l’influencer (Wikipedia).

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2 réflexions sur “L’aveu de Cahuzac et le désaveu d’une communication politique condescendante

  1. Félicitations pour votre article.
    Je suis bien d’accord avec vous; la com’ ne doit pas servir de paravent!
    La forme ne saurait remplacer le fond!

    La révolution numérique que nous vivons semble faire croire que l’apparence peut aveugler le public. Fort heureusement, cette révolution permet aussi aux journalistes d’investigation et, plus humblement, aux gens éclairés et curieux, de faire connaître la vérité.
    Je crois que bon nombre d’entre nous attendent la « communication politique responsable ». Quand verra-t-elle le jour?

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