Marine Le Pen a déjà gagné : la normalisation symbolique du FN

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10 raisons pour lesquelles, même si elle est vaincue dimanche, et malgré sa piètre prestation au débat face à Macron, Marine Le Pen sort forcément gagnante de cette campagne présidentielle.

Le Pen ne remportera probablement pas cette élection présidentielle. Ce n’est d’ailleurs pas cette victoire-là qu’elle recherche. Son plan : développer une stratégie de communication lui permettant de parachever la normalisation du FN dans le paysage politique – ce qu’elle est en train de réussir – après avoir habilement dissimulé la frange fasciste de son mouvement.

Par conséquent, plus le score de dimanche sera serré, mieux le FN aura réussi son pari : la lepenisation des esprits, la banalisation de son poids électoral, la réhabilitation de l’extrême-droite.

1 – Un électorat pérennisé
La candidate d’extrême-droite aurait pu arriver en tête au 1er tour de la présidentielle, mais le vote dit « utile » pro-Macron l’en a empêchée. Cependant, le FN progresse nettement en voix puisqu’il passe de 6,5 millions de suffrages aux régionales de 2015 à 7,6 millions le 23 avril. La barre symbolique des 10 millions de voix sera probablement franchie au 2nd tour, soit le double du score de son père en 2002. Normalisation démocratique (ce dont Marine Le Pen se targuera dimanche soir).

2 – Un programme plus cohérent
Depuis qu’elle préside le FN, Marine Le Pen a souvent été mise en difficulté par des journalistes concernant certains points irréalistes ou non financés de son programme. Cela lui a servi de leçon. Le FN présente cette fois un programme plus sérieux, sur lequel  s’appuient ses lieutenants médiatiques, dont des élus locaux ou européens de plus en plus habiles et policés. Elle profite également d’interviews complaisants, même si elle est aussi contredite par certains journalistes. Normalisation médiatique (avec son lot d’affirmations et de chiffres falsifiés)

3 – Une affiche de 2nd tour très habile
Beaucoup ont moqué cette affiche dont la photo de Marine Le Pen a été photoshopée à la truelle. Pourtant, celle-ci traduit bien la stratégie frontiste d’appropriation des symboles du pouvoir républicain (la posture rassurante, presque débonnaire, avec la bibliothèque en fond comme Mitterrand, Pompidou ou Sarkozy) et la transgression du principe gaullien « au 1er tour je choisis, au 2nd tour j’élimine ». Avec son « Choisir la France », le FN s’affirme comme un parti traditionnel et non plus comme un vote contestataire. Normalisation présidentielle.

4 – Une place de leader dans les médias sociaux
Avec 1,5 millions de followers sur Twitter et autant de fans sur Facebook*, Marine Le Pen distance largement tous ses adversaires. Elle a ainsi engrangé plus de 230.000 fans en un mois. Cela fait d’elle l’un des personnages politiques français ayant le plus d’audience dans les médias sociaux. Sa nièce Marion dépasse les 770.000 fans sur Facebook et les autres lieutenants affichent également des scores assez élevés. Le FN a sur lever une armée de webficines capables de commenter partout et de diffuser des fausses nouvelles, avec l’aide du Kremlin. Normalisation numérique (à laquelle on n’accorde que trop peu d’attention).

5 – La candidate du peuple ?
La candidate d’extrême-droite se présente comme la candidate du peuple face au candidat de l’argent-roi et du système des élites. La ficelle est grosse, mais la formule sémantique est efficace. Elle cultive ainsi un pseudo-registre révolutionnaire (et ouvriériste) laissé vacant par la France Insoumise entre les deux tours. A ce titre, sa confrontation opportuniste par médias interposés avec Emmanuel Macron lors la visite des Whirlpool d’Amiens est un modèle de communication politique différentielle. Normalisation populaire-populiste.

6 – Macron, un adversaire idéal ?
Ainsi, pour Marine Le Pen, son adversaire du 2nd tour est le concurrent idéal. Son profil et son CV lui permettent de développer son argutie anti-système, prétendument anti-libérale, souverainiste et europhobe. Marine Le Pen peut donc, à sa guise, jouer du contraste qu’elle incarne face à celui que l’on présente comme l’héritier de François Hollande et le père spirituel des deux lois les plus libérales du quinquennat qui s’achève. Après des années rhétorique anti-UMPS, le FN affronte le candidat « et de droite et de gauche ». Normalisation électoraliste (et énorme responsabilité historique pour Macron).

7 – La vampirisation de la droite
L’accord électoral et de gouvernement que Marine Le Pen a conclu avec Nicolas Dupont-Aignan est pour le FN l’occasion inespérée de séduire plus largement à droite. Du haut de ses presque 5%, le candidat souverainiste est présent depuis longtemps dans le paysage politique, il a un discours construit et cohérent qui donne un supplément de crédibilité à la candidate d’extrême-droite. La communication autour de leur alliance nouvelle exploite habilement les codes des accords d’entre-deux tours des partis politiques dits « traditionnels ». Normalisation politicienne.

8 – Le leadership de l’anti-système
En renvoyant dos-à-dos Macron et Le Pen, peu ou prou, la France insoumise commet une sorte de faute politique. Car, même s’il a mené une bonne campagne, le score de Mélenchon au 1er tour est le fruit d’un double-phénomène des derniers jours : une sorte de vote « utile » de gauche (qui vote Macron dimanche) et des votants « anti-système » qui se rabattent partiellement sur Marine Le Pen au 2nd tour, laquelle n’a pas manqué de leur donner des signaux, dès le lendemain du 1er tour. Normalisation de l’anti-système.

9 – Des débats télévisés imprimés dans la rétine
Les débats télévisés préalables au 1er tour ont contribué à leur manière à la banalisation de la candidature de Marine Le Pen. Paradoxalement, le nombre pléthorique de candidats lui a permis de renforcer sa crédibilité face à un Cheminade ou un Lassalle, malgré ses prestations en demi-teinte. A minima, son électorat a pu conforter son choix initial. Le débat télévisé d’entre-deux tours, lui, était plus dangereux car l’un y avait tout à perdre et l’autre tout à gagner. Au final, la candidate du FN y a laissé des plumes au dire de ses propres soutiens. Néanmoins, un nouveau cran est franchi puisque c’était la 1ere fois que le FN participait à ce mythique débat d’entre-deux tours. Normalisation télévisuelle (à laquelle Macron a contribué en acceptant ce simulacre).

10 – Le score symbolique du 2nd tour
En laissant prospérer le score de l’extrême-droite au 2nd tour, possiblement au-delà des 40% si l’on en croit les derniers sondages, l’image d’un parti aux portes du pouvoir en sortira renforcée. Une nouvelle bataille s’ouvre alors : celle des législatives. On peut penser que plus le score du FN sera élevé dimanche soir, plus les candidatures FN au législatives pourront prospérer. Quid alors du désistement républicain qui avait cours jusqu’alors presque toujours ? Normalisation électorale.

La boucle est bouclée.

Le nouveau Front national de Marine Le Pen mène ainsi une bataille culturelle lui permettant de s’installer durablement dans le paysage politique. Cette stratégie de longue haleine vise, à terme, à conquérir d’avantage d’exécutifs municipaux, départementaux ou régionaux, étape indispensable pour pouvoir briser le plafond de verre national. 2017, dernière étape avant le désert ?

* Près de la moitié des fans de MLP sur Facebook sont basés à l’étranger.

Illustration : politologue.com

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